• Rediffusion 1

    En ce moment, je manque un peu d'inspiration et, pour ne pas vous infliger des articles vides de sens, je me suis dit que ça pourrait être sympa d'en (re)découvrir certains. Voici donc le début des rediffusions.

    Une sage-femme dans le coeur

    Bien qu'inconnue d'à peu près tout le monde, la profession a pourtant de quoi toucher les gens. Puurtant, beaucoup rencontreront au moins une fois les petits êtres roses (ou blancs, ou bleus, ou vert immonde...). Et puis piouf, souvenir parti, échappé, avec l'anesthésiste sauveur, avec l'obstétricien qui a délivré le bébé d'une mort certaine pour un retenage de tête et 200 euros de dépassement d'honoraire, une auxi irritante qu'on a envie de taper très fort... le contact avec la sage-femme s'oubliera ou du moins il restera mais peut-être ailleurs que dans le rationnel, peut-être moins dans son versant "sage-". Au final, on a tous une sage-femme dans le coeur.

    La mienne, j'en ai déjà parlé. Mais, question de quotas, il me faut aussi des articles doux comme des roudoudous, je la sors donc de ma poche ventrale en véritable joker. Ma sage-femme a complètement quitté le monde du rationnel. D'ailleurs si je n'en faisais pas les études et qu'on me demandait ce que fait une sf je répondrais sûrement le visage hébété que je ne sais pas mais que ma mienne c'est la mieux, la plus belle, la plus gentille, la plus intelligente (l'ordre des qualificatifs n'est pas significatif). C'est d'abord celle qui pour la première fois m'a permi d'assister à un accouchement beau à regarder...il faut dire que jusque là je n'avais pas été très "gatée" entre les forceps sur échec de ventouse (dès que j'assiste à des ventouses ou à des versions par manoeuvre externe pour tenter de tourner le bébé la tête en bas, ça ne marche jamais) suivi d'un périnée complet compliqué, blabla blabla. Donc voilà, je vois un accouchement non hémorragique, où l'on ne braque pas tous les phares vers la mère, avec une sf héroïque.
    Mais, avant d'être la sf de mon premier vrai accouchement, c'est également la première sf à m'avoir considérée en tant qu'étudiante avec comme définition "celle à qui on apprend" là ou les autres me voyaient en tant qu'étudiante "la 1ère année à qui on confie le peu de trucs qu'elle sait faire pour pouvoir fumer la clope". D'ailleurs ma sf fume, boit, et se couche tard ce qui rajoute encore plus à sa grandeur, de plus elle n'abandonne jamais ses patientes pour jouir de ses vices.

    Elle m'a donc prise sous sa douce aile qui sent bon et je regrette un peu d'avoir été aussi boulet (ben oui hein, en 1ère année on n'en mène pas large), elle ne me le fera pourtant pas remarquer. Je reste ébahie devant l'attention intelligente qu'elle porte aux femmes (elle n'hesite pas à s'auto sequestrer dans une salle de travail en communiquant par petits mots avec son étudiant parce que la femme est anxieuse... alors que je vous le rappelle, ma sf fume!!! Combien aurait dit à l'étudiant reste avec, je m'occupe des papiers ce qui signifie reste avec je vais fumer et je regarderai le parto...) Donc voilà, pour la première fois je rencontre quelqu'un à qui j'ai envie de ressembler un peu, qui donne l'impression d'être compétent, humain, couillu et c'est terriblement sexy. Car oui, je ne l'ai pas dit au début mais la sf qu'on a dans le coeur est forcément sexy, c'est ça la classe.
    Dans la logique des choses elle me fait donc participer à mon premier accouchement. Je ne comprends absolument pas ce que je fais (i il a fallu attendre un an pour qu'on ai un cours sur l'accouchement à l'école) et après tout ça m'était pas forcément utile que je touche mais qu'importe. Je touche donc sans rien comprendre mais avec elle qui me guidait de ses mains fermes et caoutchouteuses. Je sens sa respiration tout près, je pourrais presque sentir son coeur battre si le mien n'écrasait pas mes cotes. En fait je devine les différents stades du dégagement en fonction du rythme de sa respiration... mais ça je ne le savais pas vraiment encore. Finalement ce qui m'a le plus marqué dans cet accouchement c'est cette sf, ses mains, ses poumons en parfait état de marche, en fait l'effet d'un accouchement sur la sage-femme. On y lisait son attention, son putain faut que je fasse gaffe.
    Ensuite il y a bien évidemment le bébé, c'est drôle quand on voit enfin le visage. C'est nous qui le rencontrons en premier, c'est pas juste. Petit moment de flottement entre pas encore né, mais plus entièrement dans le ventre, j'essaie de m'imaginer s'il faisait cette tête lorsqu'il était encore dans le bain. Puis très vite le reste vient et zoup, on file à la maman (elle l'a voulu elle le garde hehe).
    Ma sf examinera un peu plus tard le bébé dans la salle avec son stétho qui lui donne l'air encore plus intelligent. Aaaaah....ma sage-femme.....

    Mais, comme dans toute relation, il y a une fin. Pour moi elle a coincidé avec celle du stage. Un au revoir poli. Pour elle je ne suis qu'une simple étudiante avec un gros boulet autour du cou qui ne peut que s'améliorer. Pour moi c'est Dieu, je ne fais pas le poids, je pars comme si de rien était.
    Plus tard, plus aguérie, je suis retournée plusieurs fois dans cet hôpital. La première je n'étais pas au bloc, pas avec elle, mais on se croisait, elle me faisait la bise et je ne vais pas vous faire le coup du waw m'a-t-elle reconnue? Me trouve-t-elle super trop forte? Là bas bcp de gens s'embrassent lorsqu'ils se voient et ça vaut même pour les étudiants (le paradis existe?), je ne vous fais pas le coup... mais j'aime à m'y laisser tenter.
    La deuxième fois j'ai eu un peu l'occasion de retravailler avec elle mais j'ai tout fait pour l'éviter. J'avais peur. Peur de perdre la pure et candide estime que j'ai pour elle...que dis-je l'admiration sans borne, mon culte professionnel. Je me disais que plus forte, j'aurais pu voir ses petits défauts. J'avais également peur de ne pas être à la hauteur. Je ne voulais pas que la sage-femme de mes rêves me voit comme une étudiante de seconde zone et comme je ne me sentais pas d'être la déesse des esf face à elle, j'ai préféré passer mon tour. Lâche que je suis.

    Ainsi, vous aussi avez peut-être une sage-femme coincée dans un bout de votre corps. Peut-être que vous arrivez à la voir comme un être humain normal avec ses qualités, ses défauts... En ce qui me concerne ma sage-femme est parfaite, comme je voudrais être, comme je crois qu'elle est. Et surtout, je n'ai pas envie que cela change.


    Des années après, je repense parfois à ce stage, parfois à elle. Il m'arrive d'être nulle, pas patiente, fatiguée, fatiguante. Je m'arrête, je réfléchis, et me dis que ce n'est pas comme ça que j'ai envie d'être. Alors je rectifie. Au quotidien ce n'est pas forcément si facile de faire ce qu'on pense être le mieux et, récemment, j'ai vu le rapport d'une réunion du Comité Médical d'Etablissement de mon hôpital. Un des premiers objectifs du pôle est de le remettre à l'équilibre financier. Rendre l'obstétrique rentable. Douce illusion pour qui rêve d'être autre chose qu'une machine à perfuser, prélever, ou accouchier.

     


  • Commentaires

    1
    Arbedark
    Lundi 2 Avril 2012 à 21:25

    Accouchier... lapsus révélateur ou erreur volontaire?

    Article intéressant, en tous cas.

    2
    Knackie Profil de Knackie
    Mardi 3 Avril 2012 à 18:08

    Point de lapsus non.

    3
    Coquisa
    Samedi 10 Novembre 2012 à 18:09

    J'en ai trois dans le coeur de sages-femmes. Dans mon coeur de maman. La première était là lors de la naissance de mon fils aîné, dans mon brouillard de souffrance je me suis accrochée à sa voix et à la douceur de sa main sur mon bras, ma jambe, mon ventre. Le papa était bien présent mais ce fut elle mon phare dans ce brouillard. Le sentiment que c'est elle qui a permis à notre famille naissante d'arriver à bon port. La seconde a été ma complice face à un gynéco trop froid et trop détaché. Elle a accordé la valeur que me semblait mériter ce moment si précieux, la naissance de ma fille ; pour elle il ne s'agissait pas - enfin si mais au moins m'a-t-elle laissé croire le contraire - que d'un accouchement de plus dans sa routine. Et la troisième a sauvé la vie de mon fils. Mon bébé avait le cordon enroulé autour du cou (veuillez excuser ma terminologie de néophyte)  elle a eu les gestes qu'il fallait - ceux pour lesquels elle est formée, me direz-vous - mais avec un tel calme, une telle sérénité que je n'ai pas compris immédiatement que les choses ne se passaient pas tout à fait normalement. Avant que je comprenne il n'y avait plus de souci et j'avais mon bébé dans les bras. Impossible de dire exactement pourquoi j'ai apprécié d'avoir accouché trop vite pour que le gynéco de garde soit là à temps. Lui aussi aurait certainement fait ce qu'il fallait mais peut-être que ça n'aurait pas été aussi calme et serein. Aussi je vous remercie de me donner l'occasion de faire ce que je n'ai pas fait à l'époque : leur adresser un immense merci, à toutes les trois.

    Suivre le flux RSS des commentaires


    Ajouter un commentaire

    Nom / Pseudo :

    E-mail (facultatif) :

    Site Web (facultatif) :

    Commentaire :