• Entrée des artistes

    J’ai dix ans, peut-être moins, peut-être plus. Je regarde la salle Berlioz et je ne parle pas des Aristochats. Berlioz c’est un peu la salle de la mort. Un petit auditorium où se déroule les auditions, les examens, le… bûcher.

    De toute ma vie j’ai rarement eu aussi peur, je me suis rarement sentie aussi mal à l’aise. Filez-moi dix hémorragies de la délivrance, je préfèrerai. Je souffre tellement que ma mère n’a pu se résoudre à entrer dans cette salle Berlioz. Elle ne veut pas voir ça.

    Je pousse la porte, au milieu trône un piano. Juste derrière une table avec le jury, 4 ou 5 personnes au visage fermé, presque méchant. Sur le côté, dans des espèces de gradins, l’assistance composée de familles diverses.
    Je m’avance la gorge serrée. Je m’assoie. Je joue. Mécaniquement, sans aucun plaisir, sûrement trop vite, je veux tellement que ça se finisse. Puis je m’en vais. C’est fini mais pas tout à fait. J’ai toujours cette boule et même maintenant lorsque je passe devant le bâtiment, elle revient. Je n’ai jamais pu écouter Berlioz.

     

    J’ai quinze ans, peut-être moins, mais pas plus. Je retrouve un théâtre que je connais bien. Environ mille places, toujours complet. On y fait les spectacles de fin d’année avec l’école de danse. Je déteste ça. Mais on est en groupe, je suis plus grande, je relativise. La foule s’amasse et je passe par le passage dérobée où j’ai mes habitudes : l’entrée des artistes. J’ai peur mais j’adore cette atmosphère de tension. J’adore les salles de spectacles pour ça. Ce vent frais, ce stress planant, puis l’explosion sur scène. Spectatrice je peux le ressentir en toute liberté, aucune blessure, juste de l’envie. L’envie de les voir, d’imaginer ce qu’ils ressentent en coulisse pour enfin les regarder. Ca, j’aime.

    Mais, ce soir, c’est moi qui m’y colle et pour la dernière fois. Je traîne en coulisse. Dernière fois dans ces loges pourries qu’on partage à 18664646468 pour  10m². Je longe les couloirs et tombe sur « le petit théâtre » où on a entreposé les plus jeunes. Elles doivent avoir six ans. Leur prof est surexcitée, veut que tout soit parfait comme dans un ballet d’esclaves russes. Une petite fille n’arrive pas bien à nouer ses chaussons et n’a pas de scotch transparent pour cacher le nœud qui risquerait, en plus, de glisser. Sur un ton mi-dramatique, mi-colérique la prof la gronde. Elle lui dit que c’est inadmissible et que si c’est comme ça elle perdra ses chaussons sur scène et que ce sera bien fait pour elle. La petite fille se met à pleurer. La prof s’en va. Si j’avais pu coller cette putain d’adulte contre un mur…

     

    Et puis, j’ai tout arrêté, d’un coup, stop. Le sado-masochisme ne devrait être acceptable qu’en matière sexuelle et ne pas impliquer d’enfants en construction.

     

    Malgré tout, quelque part, j’ai dû remplacer parce qu’on n’en sort pas si indemne. Ce stress et cette tension, ce ressenti de choses je l’ai un peu dans mon travail. D’ailleurs je ne me suis jamais vu simplement derrière des chiffres et un bureau. Allez savoir pourquoi. Je passe néanmoins mon temps à me plaindre de ce stress, de cette vie de n’importe comment. Pourtant personne ne me force. A croire qu’il y a des choses dont on ne se dépatouille jamais vraiment.


  • Commentaires

    1
    DM
    Jeudi 24 Octobre 2013 à 11:00

    Ça peut d'ailleurs durer plus longtemps... J'ai vu des étudiants de 22, 23 ans et plus pédaler complètement dans la semoule en soutenance devant le jury, dire des conneries... alors que la veille ou l'avant-veille ils faisaient un joli exposé en petit comité et répondaient sans problème aux questions.

    Je ne sais pas comment on traite ça à part par l'habitude.

    Et encore, moi il m'arrive d'avoir peur de me vautrer devant un amphi (ne plus arriver à faire un exercice que j'ai posé, p.ex...).

    2
    faribole
    Mardi 29 Octobre 2013 à 14:32

    comment peut-on penser enseigner à des enfants sur ce mode-là ?

    mes mômes font du théâtre et de la danse : jamais de ma vie je ne les y conduirai s'ils me disaient que ça leur fait peur !

    ça doit être du plaisir, rien que du plaisir. et ça n'empêche pas la qualité de l'enseignement.

     

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