• Quelques semaines en salle de naissance et j'ai déjà vu/fait plus de choses qu'en 4 ans d'école de sage-femme. Pour le coup, c'est enrichissant. Mais c'est aussi lourd, de responsabilité, de gravité et d'émotion. Avant j'avais plutôt l'impression de servir uniquement à libérer des lits, je peux maintenant me sentir un peu utile à la fin de ma journée.

    La grande inconnue se fait pourtant toujours attendre, la physiologie. Je la cherche avec un désespoir désespérant. Alors oui, au milieu des situations les plus hubuesques les unes que les autres, il y en a, des accouchements normaux, sans rien, bon Dieu que c'est reposant. On les oublierait presque, il font partie de la pause café. Une petite bouffée d'air frais pour oublier les autres responsabilités, comme ma première Interruption Médicale de Grossesse en tant que diplômée.

    Oh, j'avais suivi quelques IMG lorsque j'étais étudiante, mais être LA sage-femme revêt quelque chose de différent outre tous les papiers, les prélèvements que si tu te trompes c'est la catastrophe.
    C'était une IMG pour un syndrome polymalformatif à un terme peu avancé. Ca a duré une bonne partie de la garde. J'ai donné les comprimés de cytotec pour démarrer les contractions utérines. Ce n'était pas la première fois mais je prenais vraiment conscience que voilà, il y allait avoir des contractions, qu'à ce terme le foetus n'allait pas les supporter, et qu'il n'y aurait plus d'activté cardiaque.

    Ca n'avance pas, comme toujours, et tout d'un coup le col se dilate totalement, présentation plus qu'engagée. Lorsque je retire mes doigts je vois le petit cordon qui sort. Dans une autre situation ça aurait rameuté du monde, fait tout un foin. Là c'est juste la fin.

    J'appelle le chef de garde, c'est l'interne qui vient. Un que j'aime bien. On est juste deux soignants dans la pièce, la mère pousse une ou deux fois, on dépose le foetus dans un lange, sur un plateau puis je l'amène dans la petite pièce où je l'examinerai. A chaque fois que j'ai eu à emmener un corps comme ça, j'ai toujours eu une boule au ventre, et là ça n'a pas loupé. Je n'ose même pas imaginer si j'étais la mère. On dirait vraiment un mini-bébé, avec une peau toute fine que j'ai peur de casser. Il a l'air calme. Je pense à l'Espagne où on peut faire des IVG jusqu'à 22 SA, je me dis merde, ce sont des mini-bébés. Puis je me ravise, ce n'est pas le sujet, je ne suis plus objective. Je nettoie un peu, prends les mesures, le repose, puis je reviens vers le couple. Ils veulent le voir.

    Je n'ai jamais présenté un foetus mort à ses parents. On a surement eu un cours débile là dessus, loin dans mes souvenirs. Je décide de faire sans, comme je le sens. Je le montre à la mère, dans son lange, puis je lui donne et lui annonce le sexe. Elle le trouve parfait, se demande pourquoi. Je lui présente une des rares malformations visibles, la plupart dans ce cas étant internes. Ca appuie mon discours comme quoi ils ont pris une décision difficile mais justifiable vue la qualité de vie qu'on aurait pu lui offrir. Ca a l'air de soulager le couple. Ils ne souhaitent pas le garder plus longtemps. Je le ramène en leur disant qu'ils pourront le revoir plus tard.

    Seule dans la pièce je le repose. C'est bientôt la fin de ma garde. Je suis sage-femme.


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